Lentilles cosmétiques planes vendues sans ordonnance : attention danger !


"Je voudrais des lentilles, celle qui brille la nuit pour mon oeil droit et une autre bien rouge pour l'autre oeil. Plus une autre paire pour offrir." Tout aussi surprenant que cela puisse paraître, la requête de ce jeune ado n'a rien d'illégal. Il peut même les acheter directement sur internet, en deux clics. Personne ne contrôlera ses courbures cornéennes pas plus que la qualité de ses larmes. Et personne non plus pour lui dire comment les entretenir ou pour lui recommander de ne pas les échanger avec celles de ses copains ...
Cette situation anachronique est aujourd'hui amplement dénoncée par les professionnels de l'optique confrontés aux soucis de traçabilité des produits et de sécurité sanitaire. Pour en savoir plus, nous avons demandé l'opinion des fabricants de lentilles de contact. Les réponses sont unanimes : il faut que cela change.

La situation est claire pour les lentilles de contact correctrices : ce sont des dispositifs médicaux selon les directives européennes. Leur prescription et leur délivrance sont réglementées. Pas les lentilles planes. Elles échappent à la réglementation des dispositifs médicaux et de ce fait peuvent se retrouver dans les circuits de distribution grand public : on en a vu récemment proposées dans un célèbre catalogue de vente par correspondance !
Jusqu'à récemment, la situation était la même aux Etats Unis. Mais sous la pression de l'American Academy of Ophtalmology, et devant la succession de complications graves liées au port non contrôlé de ces lentilles, la Food and Drug Organization a finalement décidé de considérer comme dispositif médical toutes les lentilles de contact, qu'elles soient correctrices ou non.
En Europe, c'est toujours l'incertitude. Pourtant des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour dénoncer cette situation. Pour le confirmer nous avons interrogé Sébastien Cairol, Responsable Marketing Bausch & Lomb, Emilie Demare, Chef de Produit Johnson & Johnson Vision Care, Emmanuel Klein, Directeur de CVE et Dominique Testard, Président de la SOC Europtic.


Contaguide :
Que représente le marché des lentilles cosmétiques en France ?


. Dominique Testard : Le marché des lentilles cosmétiques est composé des lentilles de couleur jetables qui permettent, en plan et en puissance, de modifier la couleur des yeux, mais aussi des lentilles avec différents dessins utilisées, en particulier, lors de moments festifs tels Halloween ou la Saint Sylvestre. Enfin les lentilles cosmétiques sont aussi utilisées pour cacher des défauts de la pupille ou de l’iris tels que l'absence de partie colorée de l'oeil.
. Emmanuel Klein : Le marché de la lentille cosmétique en France est l'un des plus développés d'Europe. Il est toutefois largement en dessous de ce qu'il pourrait être.
. Emilie Demare : Le marché des cosmétiques se valorise à 19.9 millions € et représente 6.8% du CA total lentilles.

Sébastien Cairol (Bausch & Lomb) : « Tout le monde « peut » porter des lentilles de couleur mais personne ne s’informe réellement sur les normes d’hygiène à respecter et sur les produits de nettoyage à utiliser. »


Contaguide :
Le marché a-t-il augmenté ces dernières années ?


. Sébastien Cairol : Il a été en forte augmentation ces dernières années. Néanmoins 2004 a été la première année en stagnation pour un segment habituellement assez dynamique.
. Dominique Testard : Au cours des années précédentes, face à la multiplication des intervenants sur le marché, la croissance des lentilles cosmétiques a été forte. En 2004 ce marché a été stable.
. Emmanuel Klein : Ce marché est actuellement en stagnation.
. Emilie Demare : Après des années de forte progression en France, la croissance des lentilles cosmétiques jetables s'est ralentie sur 2004 avec une croissance en valeur de + 2.9% (contre + 7.2% pour le marché des lentilles).

Dominique Testard (SOC-Europtic) : « Il est indispensable que les lentilles cosmétiques, qu’elles soient plan ou puissance, soient délivrées uniquement dans des circuits professionnels qui permettent un conseil d’utilisation lors de la délivrance du produit. »


Contaguide :
Considérez-vous aujourd'hui que les structures professionnelles traditionnelles peuvent répondre à la demande en lentilles cosmétiques ?


. Emilie Demare : Non. La demande en lentilles cosmétiques est très souvent spontanée et émane de jeunes consommateurs désirant changer la couleur de leurs yeux pour une soirée ou un week-end. Peu d'ophtalmologistes sont à même aujourd'hui de proposer une consultation dans un délai très court. Les consommateurs ont donc tendance à s'adresser directement à un opticien.
. Dominique Testard : Il est indispensable que les lentilles cosmétiques, qu'elles soient plan ou puissance, soient délivrées uniquement dans des circuits professionnels qui permettent un conseil d'utilisation lors de la délivrance du produit. Une vente en grande surface multipliera les risques de transmission microbienne d'un individu à l'autre par échange des lentilles. Même si elles sont plan, les lentilles cosmétiques doivent être considérées comme des dispositifs médicaux puisqu'elles sont en contact direct avec la cornée.
. Sébastien Cairol : Non car il faudrait prendre un rendez-vous chez les ophtalmologistes avant toute adaptation de lentilles de couleur. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui : manque de temps de la part des professionnels, coût de la consultation pour une simple paire ...
. Emmanuel Klein : Les structures actuelles doivent répondre à la demande et même la susciter si elles ne veulent pas des dérives comme dans certains pays voisins de la France où les lentilles se retrouvent dans les magasins de gadgets et de mode.


Contaguide :
Considérez-vous que ces lentilles répondent aux normes en vigueur en terme de qualité et de traçabilité ?


. Sébastien Cairol : Bien sûr car pour notre gamme de lentilles de couleurs ce sont des produits dérivés de nos lentilles prescrites.
. Dominique Testard : Pour la grande majorité, ces lentilles bénéficient du marquage CE.
. Emmanuel Klein : Les lentilles commercialisées par CVE répondent aux normes en vigueur. Elles ont une traçabilité identique aux lentilles correctrices et sont fabriquées par des fabricants de lentilles marqués CE même si la réglementation actuelle ne l'exige pas pour les lentilles non correctrices.
. Emilie Demare : Tous les laboratoires appartenant au SYFFOC distribuant ce type de lentilles répondent sans problème aux normes en vigueur concernant la qualité et la traçabilité. Il ne semble pas que ce soit le cas pour toutes les lentilles cosmétiques distribuées par des laboratoires peu scrupuleux ou par internet.

Emmanuel Klein (CVE) : « Il serait souhaitable que les pouvoirs publics clarifient le flou actuel en matière de réglementation. »


Contaguide :
Quelles mesures souhaitez-vous que les pouvoirs publics prennent vis-à-vis de ces lentilles ?


. Dominique Testard : Réserver formellement la distribution de ces lentilles aux opticiens.
. Emmanuel Klein : Il serait souhaitable que les pouvoirs publics clarifient le flou actuel en matière de réglementation.
. Sébastien Cairol : Une réglementation précise sur les lentilles plan. C'est aujourd'hui le principal problème et la source de nombreuses dérives de la part des consommateurs. Tout le monde "peut" porter des lentilles de couleur mais personne ne s'informe réellement sur les normes d'hygiène à respecter et sur les produits de nettoyage à utiliser. Il faudrait toujours vendre une paire de lentilles avec la solution d'entretien. Nous le faisons dans une trousse avec une offre consommateur mais certains porteurs prennent simplement les lentilles ...
. Emilie Demare : Nous souhaitons que les pouvoirs publics réglementent ce type de lentilles au même titre que les lentilles correctrices et soient rattachées à la Directive Européenne des Dispositifs Médicaux.

Emilie Demare (Johnson & Johnson Vision Care) : « Nous souhaitons que les lentilles cosmétiques soient rattachées à la Directive Européenne des Dispositifs Médicaux. »

NDLR : Le SYFFOC est en relation avec l’AFSSAPS sur le statut des lentilles plan couleur en souhaitant qu’elles soient considérées comme des dispositifs médicaux et réglementées à ce titre.